Noël

L’âne et le bœuf

On les connait par l’étable de Bethléem. Ils sont de toutes les crèches de tous les temps et de tous les pays, silencieux, placides, bienveillants…Ils se tiennent tout près de la Sainte Famille, juste derrière. C’est nous. A tous les deux, c’est notre image, notre humanité, parce que nous sommes tous un peu bipolaires.

Le bœuf, lui, était chez lui. Il avait travaillé tout le jour, il n’était pas de ceux qui volent leur foin. D’ailleurs il était formaté pour cela : on l’avait émasculé pour lui enlever sa fougue mais pas sa force. Un « beauf » dont on a lavé le cerveau pour l’empêcher de penser à autre chose que ce pourquoi on l’utilise. On imagine son avenir. Quand il ne servira plus, il rejoindra « le troupeau parqué pour les enfers et que la mort mène paître », et on en fera du corned-beef. Ce soir, il aurait bien aimé se reposer tranquillement en mâchonnant son fourrage devant la télé… Mais voilà que ces gens sont entrés. Ils étaient agités, anxieux et transis. Il n’a rien dit, il s’est juste poussé un peu pour leur faire de la place. Il a même laissé de bonne grâce, leur âne goûter un peu à sa ration, il était tellement maigre qu’il faisait pitié. Et lui qui n’attendait rien, qui n’espérait rien, il a vu naître le Fils de l’Homme. Il était tout bleu, il criait, la femme souriait et l’homme pleurait… Les hommes pleurent toujours dans ces cas là, et ils sont inefficaces. Alors il a réchauffé le petit de son haleine chargée d’herbe ruminée qu’on accuse souvent de polluer l’atmosphère. Mais ce petit n’était pas venu sur terre pour le confort et l’odeur quelque peu fétide du monde ne le dérangeait pas. Au contraire, il en rosit de joie et se mit à crier de plus belle. Alors le bœuf a compris que cet enfant serait un jour celui qui le libérerait de sa grisaille quotidienne, qu’un matin il se lèverait et qu’il s’attèlerait au joug doux et léger que le Ressuscité tirerait pour lui avec lui.

L’âne, c’est une autre histoire. Il était à Joseph bien avant qu’il ne connaisse Marie. A cette époque, l’âne, c’était le break de tous les artisans… et il allait devenir celui de la Sainte Famille. Il n’en était pas peu fier. Mais, pensait-il, c’était folie que de vouloir obtempérer à cette réglementation imbécile qui jetait les gens sur les routes en plein hiver, surtout dans l’état où se trouvait sa maîtresse. Parce que, lui, c’était un bon catho, il était dans la confidence, il savait que le petit s’appellerait Jésus, « qu’il serait grand et qu’on l’appellerait le Fils du Très Haut ». Pas comme ce gros bovin avachis qui ronfle sans penser à rien et dont le foin ne vaut pas le picotin qu’il aurait bien aimé avoir en récompense de la fatigue du chemin. C’est vrai que tout était plein. Bethléem, un soir de Noël… Mais il ne faut pas se méprendre, malgré tous ses défauts, son mauvais caractère et sa fatuité, c’était une brave bête. D’ailleurs il soufflait de concert avec son compère sur le bébé pour le réchauffer. Il ne savait pas encore qu’il n’était pas au bout de ses peines, qu’il devrait accompagner ses maîtres dans leur exil fuyant la logique sanguinaire du pouvoir en place. Comme eux, il partagera les conditions des migrants pourchassés, la méfiance des gens vis-à-vis des inconnus, les angoisses de la fuite. Et il le fera avec courage et fidélité parce qu’il sait que c’est le chemin de la liberté et de la vérité. Mais comme nous, indécrottables, quand il servira de monture à Jésus entrant dans Jérusalem sous les ovations du peuple des croyants, il pensera que c’est lui qu’on acclame…

Alors, chaque fois que vous disposerez l’âne et le bœuf tout au fond de votre crèche, pensez que ce n’est pas la place d’honneur, mais celle du service.

Olivier de Boisgelin            Noël 2017

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